samedi 14 juillet 2012

François en famille

Les textes de cette page sont tous extraits du livre "Questions autour de l'homme réel" de François Ader

Enfance

La famille Jean Ader, François en bas a droite de sa mère

Je n'oublie pas, non, sur cette photographie dont j'ai déjà parlé – qui fut faite à la demande de mon frère aîné lorsqu'il partit au régiment et sur laquelle les trois femmes sont assises avec derrière elles, debout, les cinq hommes – je n'oublie pas, non, le regard énamouré que notre Mère dirige vers son petit dernier, bambin de cinq ans, debout parmi les femmes, lui, et n'arrivant pas à leurs épaules. Et s'il est déjà réfléchi, très, le regard de cet enfant-là, je sais bien qu'il le doit à son environnement de tendresse, et surtout aux yeux de sa Mère
Mes parents, de 1900 à 1907, ont eu six enfants. Neuf ans après, en 1916, j'arrivais dans ce groupe de quatre garçons et deux filles : un groupe déjà constitué depuis somme toute pas mal d'années. Mon père était au front. Tout se conjuguait pour qu'un lien spécial s'établisse entre ma mère et moi. Je fus un enfant d'abord casse-pieds, remuant, feignant, collant, sans ambition – sans ambition consciente – puis, une fois collégien chez les jésuites, absurdement sage, bon enfant, bon élève, docile, travailleur, invraisemblablement avide de perfection. Ma mère désirait ardemment qu'un de ses fils fût prêtre : ce fut moi.

La page des crimes !

… je me faisais lire à table, à midi, dans le journal, par une tante très aimée qui venait parfois à Paris et qui cédait alors à mes caprices d'enfant seul, la page des crimes. Une bonne tranche de meurtres, en même temps que de viande, à la va-vite, entre les classes du matin et celles de l'après-midi ! Cela en dit long des forces agressives, violentes, véhémentes, que je portais en moi et qui, masquées, cachées, ne pouvant se permettre d'atteindre leurs vrais destinataires – car alors je ne serais plus aimé ! – m'avaient pris pour cible moi-même et avaient fait de moi cet enfant passif, « écrasé », sans envie de grandir, qui est toujours là pour ma perte.

Journaux salaces

C'était tout honteux, en effet, que j'allais me confesser, de retour au Collège, après avoir, en vacances, acheté des petits journaux salaces ou regardé, sur les grands boulevards, des petits films érotiques. Mon « père spirituel » était d'une bonté sans bornes. Il m'encourageait, sans relâche. Mais n'y avait-il pas une question – d'un tout autre ordre que celui de la faute et du pardon – dans les chauds et froids de cet adolescent « parfait », et plus encore, au Collège, qui lâchait un peu la bride, et un peu seulement, pendant les vacances, et puis qui revenait aux rentrées torturé, couvert de honte ? Un adolescent qui passa, sans autre transition, de ses dernières vacances scolaires, malmenées aussi de la sorte, au noviciat des Jésuites…

J’étais un perroquet.

J'étais un perroquet, et je le suis encore souvent ! Mais je le sais désormais. Je formulais des opinions péremptoires, tranchantes. J'émaillais mon discours d'évidences, de lieux communs. Je me suis découvert peu à peu comme un lieu de multiples langages, ceux de mon enfance, de plus tard aussi, dont l'accumulation calmait mon angoisse, mais qui me cachaient à moi-même et me maintenaient dans l'absence. Langages d'autrui, dont les uns n'étaient en moi que flammèches extérieures, dont d'autres, au contraire, en les creusant, m'apparaissent comme du bon bois, du très bon bois pour mon âtre.

Séparation

En octobre 1929 – je venais d'avoir treize ans – j'arrive comme interne dans un collège de jésuites ... Les six séparations annuelles – octobre, novembre, janvier, mars, mai, juin – seront pendant presque trois ans, jusqu'au milieu de ma Seconde, un déchirement. A la première rentrée, je vais pleurer pendant trois jours dans les cabinets qui sont attenants à la salle d'étude. Jusque-là je n'ai jamais quitté ma famille.

De mes parents

Je fus alors étonné – et plus qu'étonné : stupéfait tout à coup – de ce besoin que j'avais eu de parler d'eux, de parler d'eux longuement, et combien c'est l'admiration, la tendresse, qui faisaient à ce moment s'enchaîner mes souvenirs. Et pourtant, c'est vrai, je ne suis pas encore avec eux en paix. Trop forte, trop profonde, est la blessure en moi qui me fit impuissant. Trop fortes, en moi, ces présences qui sont aussi de rigueur. Trop forte cette présence de ma Mère, toujours là, barrage infranchissable entre moi et moi. Et trop forte la présence-absence de mon père, à la fois rigoureux appel à grandir et manque, manque cruel de ce qui m'eût permis de le faire…

Remercier nos parents ?

… ces propos, un jour, de mon analyste : « S'il fallait remercier nos parents de ce que nous leur devons, toute une existence n'y suffirait pas. La présence de l'enfant, c'est déjà pour les parents un immense bonheur… Lacan parle du devoir d'ingratitude à l'égard des parents… Je ne fais pas mienne cette façon de voir. Je préfère l'optique de Dostoïevski lorsqu'il fait dire à la mère d'Ivan Karamazov : « Ta naissance, mon fils, fut une telle joie qu'aucune peine que tu pourrais me faire ensuite ne pourrait jamais l'emporter sur cette joie… » J'avais écouté. Je n'ai pas oublié. Je l'entends encore.

Les fêtes de famille

C'était désir, désir intense, de n'être pas à l'écart, de « participer ». Car je l'absorbais, je la mangeais, je la buvais, cette famille que j'adorais, ces neveux et nièces dont je discernais les dons propres mais où j'aimais voir l'héritage de mes frères et sœurs, comme lorsqu'éclatait, à travers les sketches parfois étonnants d'un certain quatuor, le génie comique, et caustique, de ma sœur Anne-Marie. Oui, je me fondais, je m'immergeais, j'étais heureux dans ce bain d'allégresse et de vie. J'existais par eux tous… Je me dissolvais aussi…

Les textes de cette page sont tous extraits du livre "Questions autour de l'homme réel" de François Ader

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